Ecrits vains

Texte rédigé à partir de titres d’ouvrages de tous types -romans, essais…-, et de toutes périodes.

Dans les années sordides, les années de chien, entre la vie et la mort, fils de personne, j’essaye de faire face à ce qui se dérobe au travers d’exercices de style, d’exercices de survie.

Au coeur des ténèbres, le sommeil agité, dans ma chambre obscure, la nuit séculaire, la nuit remue. A la suite d’un accident nocturne, l’horloge sans aiguilles indique la mauvaise heure, comme pour dire « Je ne suis pas sortie de ma nuit. »

Tout dort et je veille. Je hais les dormeurs. Longueur des nuits où rien n’arrive. Je fume l’herbe des nuits, l’herbe rouge, l’opium des intellectuels, mes compagnons de la nuit. Même si mes nuits sont plus belles que vos jours, le voyage au bout de la nuit s’achève chaque fois que l’aube paraît, l’aube rouge.

A l’instant de la naissance du jour, juste avant que le coq chante, je dis « Bonjour tristesse. » Chaque matin qui se lève est une leçon de courage.

Le soleil se lève aussi, le soleil oblique, mais le soleil est aveugle. Il fait 37,2 le matin, à la fraîche. Les grandes chaleurs.

Sous le bleu du ciel, à l’ombre du soleil, je pars à la recherche du temps perdu, par le chemin des écoliers : courir les rues, battre la campagne, fendre les flots, apprendre à voir…

En passant sur le boulevard des allongés, je croise des enfants aux cheveux gris et des chiens perdus sans collier guidés par le chien à la mandoline.

De guerre lasse, fatigué par la traversée des apparences, par les rêveries du promeneur solitaire, j’entre dans le café de la jeunesse perdue, dans une tentative d’épuisement d’un lieu parisien : « Garçon de quoi écrire et un café viennois. »
A l’encre sympathique, sur le bloc-notes « journal des années noires », je trace les mots et calligrammes, parfois dans la marge, de l’emploi du temps, de l’écume des jours. Du plus loin de l’oubli, je réveille les souvenirs dormants. Cette écriture ineffable du journal d’un homme de quarante ans, un taciturne qui fait le tour du malheur, de l’expérience intérieure, c’est le degré zéro de l’écriture, la voix des choses. Ce que la nuit raconte au jour, ce sont les mots et les choses, consignés dans les carnets du grand chemin ou plus précisément dans les carnets impudiques d’un dandy de grand chemin.

Je ne parle jamais pour ne rien dire mais je ne sais écrire que ma vie. Avons-nous vécu ? Qu’ai-je donc fait ?

J’avoue que j’ai vécu la grande vie, une vie divine. Au bout de cent ans de solitude en attendant Godot, de haute solitude, après bien des essais sur l’homme et sur le temps, je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

C’est une chose étrange à la fin que le monde. La condition humaine, c’était bien.

Les dieux ne sont pas morts et moi je vis toujours, mais la vie est ailleurs. La vie ne suffit pas, même la vie immédiate, la vie unanime ou la vie tranquille, la vie simple. Je ne saurai jamais si deux vies valent mieux qu’une.

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit mais sachez que mon dernier rêve sera pour vous. Dans un mois, dans un an, tout disparaîtra. Tout l’amour. Ce sera un crève-coeur, l’arrache-coeur, l’attrape-coeur, et on jouera la valse aux adieux.

Je mets mon stylo en bandoulière pour regarder les ombres, le théâtre des opérations, tel le voleur d’étincelles, le regard éloigné, le regard froid.

Joseph et ses frères, de si braves garçons, sont attablés avec les trois soeurs, des inconnues, enfantines, qui portent deux chapeaux de paille d’Italie de marque Chapeaugaga. Les six personnages en quête d’auteur, les enfants terribles, entament une cocktail party au bonheur des dames : alcools, djinn, la grande beuverie, l’ivresse jusqu’à la nausée.

Ce soir on improvise. Les jeunes filles chantent un air de l’opéra de Quat’sous, puis la ballade du café triste. Elles se rendent pas compte.

Avanti, la mùsica ! Et qu’ça saute ! Il faut chanter Isabelle ! La cantatrice chauve, une brune aux yeux bleus, une ravissante idiote, entonne « il était un petit navire », puis les chants d’ombre : un chant général, un chant pour équinoxe, comme un chant d’espérance…

Tendre et turbulente jeunesse. Vous les entendez, disent les imbéciles. Voyez comme on danse. Ce formidable bordel ! Dispersez-vous, ralliez-vous !

Justine, la sirène rouge, la plus jolie des garces, me rejoint. Une femme singuilère, la sans pareille, un cas intéressant. Le K. Tous les hommes en sont fous. Comme moi, elle a ce vice impuni, la lecture.

Je lui fais part de l’inconvénient d’être né, de l’insoutenable légèreté de l’être, de la difficulté d’être malgré la tentation d’exister, de la nostalgie de l’être. J’invente pour elle un conte de fées à l’usage des moyennes personnes et lui narre les mirifiques aventures de maître Antifer et aussi comment Wang-Fô fut sauvé.

Elle m’interrompt pour un oui ou pour un non et notamment quand je me lance dans les aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l’Afrique australe.

Au fil du temps, trahissant le secret professionnel, je confesse comment j’ai écrit certains de mes livres ainsi que cent mille milliards de poèmes, denses comme leur pesant d’écume. Je lui dis la vérité sur Bébé Donge, (à chacun sa vérité, mais seuls les tanks connaissent la vérité car ils consomment de l’essence de la vérité). En appliquant le théorème de l’algèbre des valeurs morales, j’additionne le chiffre des choses, le zéro et l’infini.

Avec quelque chose d’enfantin, elle veut savoir presque rien sur presque tout : sur le fleuve Amour, sur les brisures, sur Nietzsche, sur Racine, la parthénogenèse des vertébrés, la vie des vers à soie…

Puis, c’est l’interrogatoire : Qu’est-ce que la métaphysique ? Qui n’a pas son Minotaure ? Aimez-vous Brahms ? Pour qui sonne le glas ? Qui a tué Virginia Wolf ? Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? Qu’est-ce qu’un enfant ? Les méduses ont-elles sommeil ? Tu mets du sucre dans ton café ? Y a-t-il un docteur dans la salle ? Comment dire ? Dieu porte-t-il des lunettes noires ?

Tel le guerrier appliqué, je lui sors le grand jeu, dévoile ce que je crois, comme un manifeste du Surréalisme. Elle me réclame une autre histoire de la littérature française. Je ne sais si elle se livre à une introduction à la psychanalyse ou bien à une critique de la raison dialectique.

A son tour, elle parvient à se dégager du scorpion imposé et, franchissant les limites du langage philosophique, me raconte Dieu, sa vie, son œuvre -une sorte d’essai d’un discours cohérent sur les rapports de Dieu et du monde-, deux récits de guerre, des histoires déconcertantes. Elle partage ses réflexions sur la peine capitale. Détruire, dit-elle, à rebours. Pourtant, elle n’est ni contre Sainte-Beuve, ni contrepoint, ni pour le contre-ciel, ni Antigone, ni en faveur de la philosophie du non, une philosophie pathétique.

La faim nous gagne. La soif et la faim. Il est temps de passer de la littérature à l’estomac. Après les nourritures psychiques, les nourritures terrestres, les nouvelles nourritures.

Braque, le patron, un bien bel homme, fait une cuisine médiévale pour tables d’aujourd’hui : porridge et polenta, un poisson d’or, de la paille et des grains, du miel aux cendres, des abeilles de verre, l’oeuf dur et le pain dur, le caviar rouge, la grosse galette et la confiture d’abricots, les fruits d’or dans la coupe d’or, le cru et le cuit, la soupe aux choux…

De la main droite, je verse un peu de soleil dans l’eau froide, pour en faire de l’eau-de-feu. La dynamite est bonne à boire. Nous partageons le festin des vainqueurs, le blé en herbe parfumé d’aromates chasseurs, la dragée haute et quelques baies de genièvre.

Je paye avec des billets de Sirius. Après les salutations, à dix heures et demie du soir en été, nous partons, avec un doggy bag, vers d’autres rivages, dans le ventre de Paris, capitale de la douleur de la vieille France. Paris au mois d’août c’est une ville idéale, une ville flottante, la ville dont le prince est un enfant. A la lumière des lunes de papier, Paris est une ville pleine de lions, Paris est une fête. Paris bonheur, Paris m’a souri.

En avant toutes ! On commence par mordre la poussière de la route, se perdre dans un quartier perdu, dans les hauts-quartiers, les beaux quartiers. En suivant l’étoile errante, l’étoile du sud, l’étoile des amants, le guide des égarés, nous coupons la rue Traversière, la rue profonde, la rue des Boutiques Obscures, vers les bas-fonds.

Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée, la folle de Chaillot et la dame au petit chien, le chien jaune, le chien de printemps nommé Clérambard, font la ronde de nuit sur la route, patogeant dans la flaque du mendiant, tels les clochards célestes ou les âmes en peine, les âmes errantes.

Le vent du soir s’est levé, le vent noir. Comme tous les dimanches d’août, la lumière d’août éclaire le bel été. A minuit, tendre est la nuit. La nuit sera calme. Il fait beau à Paris aujourd’hui. Quel beau dimanche !

Un cirque passe. Le nez dans la luzerne, Justine cueille des fleurs de ruine et des fleurs de bonne volonté dans le jardin des chimères, des jacinthes dans les sept jardins fantastiques et les fleurs de Tarbes ainsi que la rose et la mandragore dans les champs magnétiques. Tenant dans les mains sales le bouquet de Glycère, elle franchit la clôture et autres poèmes, pour aller nourrir des lapins pneumatiques dans un jardin français, le jardin de Bérénice.

Nul ne s’égare. Au moment voulu, par le passage de Milan et les voies de petite communication, les voies du silence, nous atteignons, comme l’eau qui coule, les boulevards de ceinture. Le temps de l’aile, deux coeurs ont marché dans la nuit.

Aux portes de la ville, 120 rue de la gare, nous voici enfin parvenus de ce côté du paradis, à l’envers du miroir, le miroir des limbes, le miroir égaré. Voyageurs sans bagages, nous gravissons à pas de souris les degrés jaune de chrome puis, dans le leurre du seuil, nous ouvrons, avec la clef de la poésie, les portes de craie de l’Hôtel Casanova, douillet comme une maison de poupée.

Par la porte étroite nous entrons dans la chambre des dames, la chambre claire, gris de perle. Après le silence, les yeux dans les yeux, visages immobiles, nous retrouvons l’usage de la parole pour échanger, à huis clos, sous la flamme d’une chandelle, la chandelle verte, les mots croisés, fragments d’un discours amoureux aux quatre coins du coeur :
– Regarde les lumières mon amour et les reflets dans un oeil d’or.
– Beauté, mon beau souci, la petite bijou, la petite sirène, bella, belle du seigneur, comme tu me veux.
– Chéri-chéri, et toi mon cœur pourquoi bats-tu la chamade ?
– Le cœur hypothéqué, le cœur absolu, le cœur est un chasseur solitaire, tandis que notre cœur, c’est le cœur à deux places.

Mais que ce soit l’amour monstre, l’amour baroque, l’amour fou ou l’amour absolu, c’est l’amour que nous aimons. L’amour est un plaisir. Ces plaisirs. Les plaisirs et les jours. Les plus beaux de nos jours. Oh les beaux jours, quand les femmes parlent d’amour.

Avec cette mâle assurance, l’homme nu, l’homme unidimensionnel, l’homme à la découverte de son âme, le surmâle, laisse ses vêtements au vestiaire de l’enfance, derrière les paravents.

Chez la femme fardée, le rouge à lèvres est comme un sang d’aquarelle ; les yeux bleus, les cheveux noirs, la peau dure, le sourire de l’ange. Elle ôte ses affaires personnelles et ses affaires étrangères pour dévoiler les seins de Blanche-Neige.

– Comment fais-tu l’amour, Cerise ?
– Je t’apporterai des orages.

L’éducation sentimentale et l’amoureuse initiation passent par la découverte de l’archipel, l’archipel en feu, zone érogène. L’apologie des sens, ce sont des progrès en amour assez lents, le pas si lent de l’amour…

L’âme enchantée, jouant tour à tour l’ange et la bête, l’aigle à deux têtes, sens dessus dessous, à travers le labyrinthe du monde, nous parvenons, avec le corps et la conscience, au coeur du monde, le meilleur des mondes, au-dessous du volcan, la montagne magique.

Ca c’est un baiser, olalla, qui allume le grand feu, feu de braise, feu follet, les joues en feu. Et puis… après, la grande jonction, le diable au corps, glissements progressifs du plaisir : stupeur et tremblements, givre et sang, extension du domaine de la lutte, guerre et paix, fleuve profond, sombre rivière, l’être et le néant, l’exil et le royaume, du sang, de la volupté et de la mort…

Arrive le coup de grâce, la manifestation du supramental, la métamorphose des dieux, l’extase matérielle. Aux frontières du surhumain, le désir d’éternité, le dur désir de durer, explose sous des tonnes de semence. Le bonheur est une femme.

Entre les actes, le lit défait, à bout de souffle, nous nous enfonçons vingt mille lieues sous les mers, dans la paix des profondeurs. Comme un essai sur la théorie de la sexualité, par la force des métamorphoses et symboles de la libido, s’en est fini des impuretés, de la pornographie, des bleus à l’âme. Voici l’apprentissage de la sérénité, l’éternité retrouvée, l’espoir, la promesse de l’aube, l’adieu aux armes : la guerre de Troie n’aura pas lieu.

Puis, les minutes de sable mémorial combinent la poétique de la rêverie avec la poétique de l’espace, dans le rêve party :

– Chéri, faisons un rêve. Si tu t’imagines… : prenons deux ans de vacances pour faire le grand voyage, loin de Rueil et de Pigalle.
– Nous ferons le tour du monde en quatre-vingts jours, ou au moins de la moitié de la terre, plutôt que le tour de la prison, entre les murs de Fresnes.
– Oh, un intermezzo, un voyage à Rodriguès, un voyage de noces, le voyage à Sparte, des voyages de l’autre côté !
– Nous irons d’un château l’autre : le château de ma mère, rester trois jours chez ma mère, le château des cœurs, le château des Carpathes, le château des amours mortes, puis au château d’Argol.
– Sais-tu que la Volga naît en Europe et que les oiseaux vont mourir au Pérou ?
– Emprunter la piste fauve dans les déserts dorés, sur la motocyclette, la machine infernale.
– Ou bien sur le cheval noir à tête blanche. On pourra mettre le cheval dans la locomotive, sur la plateforme.
– On volera 24 heures en ballon et pourquoi pas cinq semaines en ballon.
– Mantoue est trop loin mais on pourra aller voir si le Beaujolais nouveau est arrivé dans les caves du Vatican.
– Oui, être la voyageuse de nuit, celle qui voyage la nuit.
– On passera des journées entières dans les arbres, un balcon en forêt, l’automne à Pékin, l’été à Alger.
– Ou alors, la Chine ?
– Et aussi naviguer entre terre et mer, depuis le rivage des Syrtes, sur la jonque de porcelaine, ou à bord de la Cange, vers les icebergs.
– Humer la marée et admirer la mouette sur la plage de Scheveningen, les pieds dans l’eau, la mer au plus près. Entendrons-nous ces voix qui nous viennent de la mer par dessus le silence de la mer ?
– Echapper à la mort à Venise et à la révolte dans les Asturies, visiter le maître de Santiago, l’ami lointain, l’ami retrouvé, au pays des Tarahumaras.
– Goûter le bonheur à San Miniato, à San Pedro ou ailleurs, avec les particules élémentaires de sérotonine.
– Puis prendre un vol de nuit à travers le cosmos, de la terre à la lune, bourlinguer autour de la lune.
– Faire un bivouac sur la lune, au milieu de la mer de la fertilité, en admirant le clair de terre, la lune et les feux de joie.

Mais, comme un boomerang, le denier du rêve réclame la part du diable, la part maudite. Soudain, les enfants tristes arrêtent les divagations, le délire à deux, les presque-songes, les fictions, la plaisanterie, le mentir-vrai et renoncent à rêver à la Suisse et à la possibilité d’une île. C’est la débâcle, l’asphyxie, la Bérézina, les fenêtres sur le rien se referment. Fini de rire, fillette ! Assez mentir !

D’un coup, le temps est hors des gonds et les héros tombent de sommeil. C’est le demi-sommeil, puis le grand sommeil, le sommeil le plus doux, le sommeil de la raison et le sommeil du mimosa, à côté de la guitare endormie. Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Après pas plus de quatre heures de sommeil, le premier qui dort réveille l’autre. On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux.

Le temps est venu de vêtir ceux qui sont nus, de remettre la grande ceinture, le soulier de satin, les Buddenbroocks, le petit chaperon rouge, puis de quitter la villa triste.

Il fait beau, allons au cimetière.

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